Baron Raimund von Stillfried: L’homme qui a inventé le Japon

Cet article est une traduction d’un article du Japan Times écrit par Lucy Alexander, qui touche a la représentation d’un pays par ses visiteurs et comment cette vision peut être différente de la réalité mais cependant former l’ensemble des attentes sur ce pays. Si c’est vrai pour le Japon et l’Asie en général, c’est aussi vrai pour l’Afrique (l’Orientalisme en général) ou l’Amérique du sud.

Sur ce, voici l’article.

Pour beaucoup à l’ouest, le Japon est un pays exotique, vu au travers du prisme des clichés touristiques: ses fleurs de cerisiers, les geishas, les samourais ou les kamikazes. Dans ce sens, peu de choses ont changé depuis l’Ère Meiji (1868-1912), quand le Japon était présenté comme un genre de parc d’attraction d’Orient.

Le Baron Raimund von Stillfried, un des pionniers de la photographie basé a Yokohama, a été le premier au Japon à voir le potentiel de la photographie comme nouveau moyen de marketing global. Habitué à produire des photos mises en scène comme souvenir, Stillfried a également été le premier à prendre une photo de l’Empereur Meiji et a choqué Vienne quand il a importé des adolescentes Japonaises pour travailler dans une fausse maison de thé lors de l’Exposition Universelle.

« A career of Japan » écrit par Luke Gartlan, professor d’histoire de l’art a l’université St Andrews en Écosse, est la première étude de la vie et l’oeuvre extraordinaire de Stillfried. Écrit pour une audience universitaire et utilisant une approche de critique théorique, Gartlan fait un récit de la vie de cet aventurier habitué aux scandales qui trouve beaucoup de parallèles aujourd’hui.

Le Baron Raimund Anton Alois Maria von Stillfried-Ratenicz est né en 1839 en Autriche et a passé son enfance dans des casernes militaires aux frontières de l’Empire Austro-Hongrois. En 1864, a 24 ans, il choisit de s’embarquer en tant que matelot sur un bateau a destination du Pérou plutôt que de suivre la voie militaire classique des aristocrates.

En 1968, après quelques années d’aventures au Mexique a se battre lors d’une campagne désespérée pour l’Empereur Habsburg, il s’installe a Yokohama et lance son atelier de photographe. L’ambiance rude de cette ville portuaire attirait les premiers « globe-trotteurs », un mot créé sur place pour qualifier cette nouvelle vague de ces touristes qui faisaient le tour du monde, profitant de l’ouverture en 1869 du Canal de Suez et de l’achèvement du chemin de fer Trans-Amérique.

Une globe-trotteuse allemande, Margaretha Weppner, donnait ses impressions de la ville a cette époque:

Les étrangers au Japon vivent la grande vie. (Le climat) impose que les liqueurs doivent être consommées avant le petit déjeuner, vin, bière et champagne au petit déjeuner ; et la même routine avant, pendant et après le dîner, ainsi que du brandy et de l’eau gazeuse toute la journée.

A Yokohama, le tourisme a apporté une nouvelle demande pour les « curiosités » et les photos souvenir. Stillfried se spécialisait dans les photos mises en scène avec des mannequins présentés comme typiquement Japonais. Ces photos colorisées a la main étaient largement reproduites dans les journaux occidentaux et sont devenus emblématiques du Japon.

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« Deux officiers » par Stillfried

De la même façon que la presse occidentale se concentre aujourd’hui sur « weird Japan », les photos de Stillfried étaient une fiction populaire qui exploitaient l’ignorance du public occidental selon Gartlan. Prenons par exemple la photo « Deux officiers », utilisée sur la couverture d' »A Career of Japan », qui soit disant représente deux samourais avec leur coiffure caractéristique. Cette photo a été prise en 1875, quatre ans après que cette coiffure, traditionnellement portée par la caste des guerriers, ait été bannie et les samourais forcés de la couper.

C’est surtout en tant que paparazzi que Stillfried a atteint la célébrité. Apprenant que l’Empereur Meiji devait visiter Yokosuka le 1er janvier 1872, la première apparition publique d’un souverain japonais, Stillfried était déterminé à prendre une photo de lui. Selon les écrits de l’époque, il s’est caché dans un bateau amarré a coté de l’espace réservé a l’Empereur et a pris la photo au travers un trou dans la voilure.

Les officiels étaient en rage quand Stillfried a largement diffusé son scoop et ont ordonné une descente de police sur son atelier. Aujourd’hui, il ne reste plus qu’une seule édition de cette photo. Stillfried a été menacé de déportation et le scandale qui s’ensuivit a secoué l’ensemble de l’Asie. Le North China Daily News de Shanghai écrivit que la descente était « la chose la plus stupide jamais faite par les Japonais. »

Dans l’espoir de contrebalancer Stillfried, le Gouvernement Japonais commanda un portrait officiel de l’Empereur le même mois. La photo de Kuichi Uchida de « SAS le Mikado », représentant l’empereur vêtu a l’occidentale était la première fois que le gouvernement se préoccupait de relations publiques.

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« SAS le Mikado » par Kuichi Uchida

Le gouvernement Meiji n’appréciait pas les actes de Stillfried mais admirait ses talents de propagandiste et l’engagèrent 6 mois plus tard pour documenter le territoire nouvellement colonisé d’Ezo (aujourd’hui Hokkaido). Ses photos du peuple Ainu furent exposées lors de l’Exposition International de Vienne en 1873. Faisant référence à un groupe de portraits d’Ainus, le Japan Gazette du 23 janvier 1873 note:

Le don de beauté… n’a pas été donné aux femmes d’Ezo… dont les traits primitifs sont d’autant plus accentués par des « moustaches » tatouées sur la lèvre supérieure.

Une autre image de ces deux mêmes personnes était colorisée par Stillfried. Gartlan note que « l’ajout ponctuel de couleurs met en valeur les tatouages, une pratique traditionnelle bientôt interdite par le gouvernement Japonais. »

Bien que les photos d’Hokkaido de Stillfried aient été exposées dans le pavillon japonais de l’exposition, lui-même n’avait pas été autorisé à participer a la délégation officielle dans son pays natal, du fait du scandale suivant la photo de l’Empereur. En réaction et par défi, il fit construire une maison de thé de style japonais sur le site de l’exposition et employât des jeunes japonaises qu’il fit venir de Yokohama.

La presse réagit avec lubricité. « Bien que le mot(maison de thé) soit innocent, il contient une bonne part de honte au Japon. » notait le journal officiel de l’exposition alors que le Chicago Tribune disait des « Belles de Yokohama » qu’elles étaient « tout sauf vierges ».

Gartlan considère que la maison de thé était en lui-même un projet respectable mais le scandale était suffisant pour entraîner sa fermeture, mettant Stillfried pratiquement sur la paille. Un employé aurait révélé plus tard que le photographe battait ses employés, a viré les filles en les menaçant d’un pistolet et aurait ensuite tenté de brûler le bâtiment pour toucher la prime d’assurance.

De retour a Yokohama en 1874, la carrière de Stillfried déclina sur fond de compétition de plus en plus féroce de la part de photographes japonais, qu’il avait lui-même formés et qui étaient plus que content de présenter leur pays comme un pays moderne.

Son retour définitif dans la haute société de Vienne en 1883 correspondait avec le pic de l’Orientalisme en Europe et de l’attrait pour les oeuvres d’art d’inspiration japonaise, notamment les pièces de théâtre « le Mikado » et « Mme Butterfly », que ses photos avaient participé à créer 15 ans plus tôt. Ses images largement idéalisées ont eu, pour citer Gartlan, « un très large impact sur la façon dont l’Occident percevait le Japon a cette époque. »

Aujourd’hui encore, son influence se fait sentir. Les fantasmes occidentaux sur le Japon continuent de propager des préjugés anachroniques sur le pays, des femmes décoratives aux vues touristiques de temples ou de maisons de thé, ou d’images tout autant décalées d’un pays futuriste (où les fax n’auraient par leur place). Les parallèles avec les images véhiculées aujourd’hui peuvent aussi s’étendre aux autres descriptions de sa vie d’immigrant: ses difficultés avec la bureaucratie, la propagande du gouvernement, les relations entre Japonais et les étrangers. Et les beuveries.


Pour finir, j’aimerais rappeler que dans la majorité des cas, se concentrer sur les différences entre deux cultures a été utilisé pour diminuer la deuxième culture. « Ils ne font pas comme nous » devient « ils nous sont inférieurs, nous devons leur apporter la lumière » et qui était typiquement la vision coloniale en vigueur à l’époque. Que cette vision survive maintenant…

En tant que traduction, je n’ai pas les droits sur cet article, si, en tant qu’ayant droit, vous souhaitez que le retire, merci de me contacter.

As a translation, I don’t hold any rights on this article. If you, as a copyright holder, would me to take this article down, contact me and I will be happy to oblige.

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